Animal étrange, « monstre affreux » et bizarre si on en croit la description du R. P. Du Tertre :
« ... Cet animal a quelque chose du rat, du renard, du singe et du cochon, celuy que je vis estoit un peu plus grand qu'un chat, tout le poil qui le couvroit estoit d'un gris fort brun, et il sentoit si fort le bouquin qu'il faisoit mal au coeur, il avoit la teste longue comme celle d'un renard, qui tenoit un peu du groüin d'un cochon, sa gueule estoit grande, pleine de dents de chat, et mesme deux moustaches comme celles des chats : il avoit une queue presque deux fois aussi longue que son corps, moitié veluê, moitié pelée comme celle d'un rat ; les habitâs m'asseurèrent qu'elle estoit si forte, qu'il se pendoit par le bout aux branches des arbres, et s'élançoit d'arbre en arbre, avec une légèreté merveilleuse... »

Tous ces animaux en un seul, c'est notre Manicou aussi connu sur le continent américain sous le nom d'Opossum, l'unique représentant de l'ordre des Marsupiaux dans les Antilles où son aire de distribution s'étend dans toutes les Petites Antilles, de Grenade à la Dominique, y compris donc la Martinique. La Guadeloupe comme toutes les îles du Nord ne le possède pas. Notre Manicou appartient à la famille des Didelphidés ou Sarigues, qui sont de petits marsupiaux atteignant tout au plus la taille d'un chat et, souvent ne dépassent pas celle d'un rat. Ils ont un corps trapu et un museau plus ou moins pointu. Leurs membres postérieurs sont un petit peu plus longs que les membres antérieurs. Ils ont une poche marsupiale.

Pendant l'ère tertiaire, il y avait des Didelphidés en Europe, mais de nos jours, on les trouve uniquement sur le continent américain où ils nichent dans les arbres creux ou dans des trous creusés parmi les herbes et les buissons.

Ils ne sont certainement pas indigènes aux îles des Petites Antilles, où ils sont venus du continent sud-américain, il y a de cela bien longtemps. Les ossements et, entre autres, les mâchoires de ce marsupial, trouvés par le R. P. Pinchon dans les fouilles caraïbes à Paquemar (Vauclin) en Martinique, démontrent leur existence au moins dès l'époque des caraïbes.

La manière dont ils sont arrivés dans les différentes îles reste du domaine de l'hypothèse. Certains pensent que ce sont les Indiens caraïbes qui lors de leur passage dans les îles les ont introduits. D'autres par contre pensent qu'ils sont arrivés bien avant les Caraïbes, quittant le continent sud-américain sur les bois flottés par exemple, à l'époque où l'espèce n'était pas encore tout à fait stabilisée. Ils se seraient installés à la Grenade et ainsi aurait pris naissance notre sous-espèce (Didelphis marsupialis insularis A) différente de l'espèce venant du continent. Puis, sur des bois flottés par exemple, ils auraient pu franchir les courtes distances séparant les différentes îles, s'établissant ainsi dans la plupart des Grenadines (Bequia, Moustique, Cariacou, Ile Ronde, etc.), puis à Saint-Vincent, à Sainte-Lucie, à la Martinique et finalement à la Dominique, mais pas à la Guadeloupe. C'est là tout le mystère de l'origine de notre peuplement animal !

« Faire le mort »
A l'inverse de la Mangouste, le « Manicou » est un animal nocturne, c'est à ce moment qu'il quitte sa cachette pour partir à la recherche de sa nourriture ou à la recherche d'une compagne pendant la période des amours. Il mène une vie nomade et solitaire. On peut l'observer dans les arbres allant de branche en branche suspendu par sa queue prenante, en quête de fruits (mangues, corossols) ou bien visitant la campagne à la recherche de grenouilles, d'insectes, de vers, de rats qui constituent la base de son alimentation.

Il ne craint pas de s'approcher des lieux habités, un tas d'ordure peut bien être l'endroit lui permettant de manger à moindre frais. Un poulailler est tout aussi bien venu, il est littéralement pillé. Surpris, notre Manicou essaie de s'enfuir, si la fuite est impossible, il répand une forte odeur alliacée, prend une attitude menaçante en ouvrant une large gueule, ou bien « fait le mort » : couché sur le flanc, immobile, les yeux clos, la gueule entr'ouverte, la langue pendante. Selon certains auteurs, cette attitude serait purement involontaire. En réalité, une émotion violente provoque chez les « Manicous » une sorte de léthargie causée par l'adrénaline qui se déverse en grande quantité dans leur sang. Ce brusque afflux d'adrénaline se traduit par une espèce de syncope qui modifie le rythme cardiaque, celui de la respiration et la température du corps pendant tout le temps que dure cette étrange torpeur.
Les chasseurs martiniquais connaissent bien cette réaction, ne se laissent pas abuser, et en profitent pour capturer notre Manicou.

Un mode de reproduction original
La période de gestation est extrêmement courte, 12 à 13 jours en moyenne. Une portée peut avoir 8 à 18 petits. L'originalité de cette reproduction est que les petits, en naissant ont encore une forme larvaire avec des ongles forts à leurs pattes antérieures qui leur serviront à atteindre le marsupium, poche située entre les pattes postérieures de la femelle où ils termineront leur développement. C'est à l'intérieur du marsupium que se trouvent les tétines, sortes de mamelles que les « bébés Manicous » enfoncent profondément dans leur bouche. Ils peuvent téter et respirer en même temps quoique cette tétine descende jusque dans leur oesophage et demeurent suspendus à la tétine environ 70 jours.

La première sortie
A dix semaines, les jeunes commencent à sortir de la poche marsupiale, ils grimpent sur le dos de leur mère et s'agrippent à son pelage. Au moindre bruit, ils se réfugient dans le marsupium où ils continuent à s'allaiter. A l'âge de trois mois, ils quittent définitivement la poche pour vivre de façon autonome. Le nombre de portées par an est en moyenne de deux.

Une espèce bien implantée
Malgré une forte mortalité à la naissance (dans certains cas sur 15 embryons naissants, 7 arrivent à pénétrer dans le marsupium) et la chasse qui leur est donnée, le « Manicou » demeure encore actuellement un animal bien implanté à la Martinique. On peut en rencontrer le soir sur les routes. Eblouis par les phares d'une automobile, ils demeurent immobiles au milieu de la chaussée et se font tuer ou capturer vivants.
Menant une vie de « nomade », ils circulent dans toute la Martinique. On peut en apercevoir sur la route de Balata, à Ducos, à Rivière Pilote, à Sainte-Anne, et surtout près des bananeraies après qu'il ait plu. Mais il n'en reste pas moins que les grands bois, aux alentours des Pitons du Carbet et de la Montagne Pelée constituent son domaine d'élection.