En 1888, Le carnaval durait deux mois et demi. Pendant deux mois et demi, Saint-Pierre allait, avoir la fièvre, et, dans ses rues retentiraient, chaque dimanche, les airs entraînants, des chansons à la mode.

Depuis l'Avent fermé, les établissements de bals publics ouvraient portes et fenêtres et arboraient fièrement leurs drapeaux et leurs noms de guerre.
Les entrepreneurs se disputaient les noms des musiciens célèbres. A la devanture des magasins s'alignait tout l'attirail qui sert à cacher ou à déguiser les traits : masques en carton, à figure grimaçante, souriante ou hideuse, masques en fil métallique aux yeux bleus ou noirs, à mâchoire' fixe ou mobile, loups de satin, loups de coton glacé, faux nez, fausses moustaches, fausses barbes... les cordonniers étaient débordés par les commandes de bottes à boutons ou de pantoufles brodés.

LE BAL DU THÉATRE DE SAINT-PIERRE
MARDI GRAS
4 FÉVRIER 1888
GRAND BAL PARÉ, MASQUÉ, TRAVESTI

Port antique, ô Saint-Pierre, active capitale,.
Fleur d'exotisme, au pied du Mont-Pelé, parmi
L'enchantement de la nature tropicale,
Tu gis, dans le silence, à jamais endormi !
Ville mélodieuse où chantait la cigale,
Le carnaval pimpant, mort au long de tes flots,
N'y fera plus sonner ses rapides grelots !
Dominos et pierrots, qui sillonnaient tes rues,
- Foules, aux chants lascL, pour toujours disparues -
Ont un masque aujourd'hui qu'ils ne laisseront pas !..

VICTOR DUQUESNAY

C'est que le carnaval, à Saint-Pierre, n'est pas une fête de convention comme dans le reste de la colonie. Fêter le carnaval, ce n'est pas un devoir qu'on remplit.
Le carnaval fait partie de la vie même de la population Saint-Pierroise.
II faut à cette gaieté débordante, à cette vie intense, à ce mouvement continuel, une époque pour éclater, pour dépenser l'excédent de son activité et de sa gaieté et cette époque c'est celle du carnaval

D'abord, le carnaval étalait par les rues, de longue théories de néguélas vêtus de bleu et de femmes en jupes d'étoffes riches, constellées de bijoux; ils défilaient, chacun ayant à la main une canne à sucre et un coutelas de bois, sous la conduite d'un commandeur: c'était l'époque voisine de l'esclavage et le peuple raillait ses anciennes corvées ; ce furent ensuite princes en satin et en velours, dominos roses, dominos bleus, dominos noirs, pierrots enfarinés, arlequins multicolores, polichinelles bossus par devant, bossus par derrière, médecins d'hôpital en grand tablier blanc, chauves-souris aux ailes étendues, folies aux grelots sonores, bébés Hurard à robes de tulle : c'était le carnaval de la bourgeoisie opulente, courant la rue, couverte de satin. Puis le vrai carnaval, le carnaval du peuple.

Trop pauvre pour se payer un déguisement, le peuple s'en fabrique. Un plongeon dans la mélasse et le voilà déguisé en nègre gros sirop. Une vielle robe noire en haillons, un sac percé de trois trous, un pour la tête, deux pour les bras, ce sont encore les déguisements et pour masque, une manche de tricot crevée de quatre trous, deux pour voir, un pour respirer et un pour parler... Le peuple n'est pas difficile.

Et la bourgeoisie, effrayée de cet envahissement populaire, de cette transformation du carnaval, commence à se jucher sur le dos des chevaux, à se pavaner dans des voitures, déroulant au milieu de la cohue des masques à pied, la cohue de ses masques à cheval et en voiture.

Il y avait en fait deux carnavals à Saint-Pierre, celui des Blancs (type corso, avec défilés de chars, sur lesquels pouvaient intervenir des figurants de couleur- employés d'habitation pour le char du travail colonial par exemple-) et celui des Nègres, le défilé populaire improvisé, aux costumes bricolés à la hâte.

Carnaval est resté en sommeil durant les cinq années de guerre; officiellement, il n'a pas été supprimé ; des mesures de police l'ont, en fait, interdit comme la plupart des manifestations populaires.
Carnaval, frappé d'ostracisme, a été tenue à une grande réserve pour des raisons politiques on a craint qu'il ne se livre à des satires contre le régime et que les sorties de ces masques ne servent de prétexte à des troubles.

Une remarque à faire cependant, c'est que le carnaval de la rue à la Martinique n'a plus sa gaieté d'antan. Il n'est plus aussi tumultueux, aussi animé, aussi entraînant qu'autrefois.
Les arrêtés locaux ou municipaux ont été pour beaucoup dans ces disparitions, les maires ont souvent, et pour la sûreté et la tranquillité publique, été des trouble-fête pendant la période du Carnaval.

Nous sommes aujourd'hui un peu de l'avis de ceux qui pensent que les bals publics ont tué le carnaval des rues. Les masques qui dansent Samedi, Dimanche et Lundi, pendant la nuit, ne peuvent guère avoir encore pendant le jour des jarrets suffisants pour sauter et farandoler dans la rue.