Durant toute la période esclavagiste et même au-delà, seuls les Blancs créoles sont en mesure d'écrire. Et le moins que l'on puisse dire est que leurs oeuvres sont d'une grande médiocrité (esthétique et surtout, les deux allant peut-être de pair, humaine). A de rares exceptions près, comme celle du poète élégiaque de la fin du XVllle siècle, Nicolas-Germain Léonard, sensible aux malheurs.des esclaves et à la dureté de ses compatriotes, et plus tard, après l'Abolition, celle du poète guadeloupéen Octave Giraud (Fleurs des Antilles, 1862), elles sont toutes militantes et plaident ouvertement ou hypocritement en faveur du maintien de l'esclavage.

Qu'il s'agisse des romans de Prévost de Traversay (Les Amours de Zémédare et Carina, 1806), de J.H.J. Coussin (Eugène de Cerceil ou les Caraï?bes, 1824), de Louis de Maynard de Queilhe (Outre-Mer, 1835), de J. Levilloux (Les Créoles ou la vie aux Antilles, 1835), des poésies de Poirié Saint-Aurèle (Les Veillées françaises, 1826 ; Cyprès et palmistes, 1833 ; Les Veillées du Tropique, 1850) ou de J. Lemerle (Loisirs d'un aveugle, 1865), tous ces écrits disent l'aberration du monde créole, que l'absence de tout auteur noir suffit implicitement à condamner.

La transition doudouiste

Progressivement, après l'Abolition, tandis que certains Blancs (notamment Rosemond de Beauvallon ? Hier, Aujourd'hui, Demain ou les Agonies créoles, 1885 ? et, transitoirement, Saint-John Perse (? Eloges, 1910, Anabase, 1924 ?) disent leur nostalgie d'un monde disparu, tandis que d'autres, comme René Bonneville (Le Triomphe d'Eglantine, 1899) prennent leur parti du bouleversement social intervenu, commencent à apparaître sur la scène littéraire des écrivains de couleur : Eugène Agricole, Oruno Lara, Salavina, etc. Leurs oeuvres ne sont en général pas d'une qualité remarquable et l'explication peut en être trouvée dans la récente accession à la culture (et à une culture en quelque sorte « étrangère ») des classes concernées. De plus, étant écrite par des gens aisés (seuls pour l'instant à bénéficier d'une instruction relativement poussée, seuls à pouvoir disposer de bibliothèques et de loisirs), elles sont porteuses d'une idéologie conservatrice, antiraciste certes, mais socialement peu progressiste. Ainsi vont se rencontrer des Blancs créoles aristocrates et des hommes de couleur parvenus, tout embourgeoisés, dans la défense et illustration d'une littérature à la fois « régionaliste » et conformiste : Daniel Thaly, Marcel Achard, Joseph Marraud de Sigalony, Victor Duquesnay, Léon Belmont, Irmine Romanette, Emmanuel-Flavia Léopold, André Thomarel, Daniel de Grandmaison, Auguste Joyau, Gilbert de Chambertrand vont chanter des Antilles « françaises » d'abord, plus ou moins édéniques par surcroît, où seront minimisés les problèmes raciaux pourtant très importants dans l'entre deux-guerres.

La littérature des « Nègres nouveaux »

L'inspiration « doudouiste » dominera la littérature antillaise jusqu'au moment où parviendront sur le devant de la scène des gens qui devront à l'école publique, au système de bourses mis en place par la République, de pouvoir parler au nom d'une autre classe : celle des petites gens, des ouvriers agricoles, des descendants d'esclaves, de ceux qui jamais encore n'avaient eu la parole en français, qui jamais encore n'avaient tenu la plume... Et ce sera l'apparition des écrivains « noirs » (noirs de peau très souvent, mais surtout « noirs » idéologiquement, soucieux de parler au nom du prolétariat qui, nul ne l'ignore, est surtout nègre, soucieux de traiter des problèmes vitaux, fondamentaux du pays, et non plus de brosser des cartes postales pittoresques et rassurantes) : les signataires de Légitime défense en 1932, Césaire et le Cahier d'un Retour au pays natal en 1939, Joseph Zobel et ses divers romans, dont Diab'là en 1945, La Rue Cases-Nègres en 1950. Depuis, il faut bien le dire, les quelques livres signés de Blancs créoles ou de gens de couleur doudouistes impénitents ne pèsent guère devant l'oeuvre d'Aimé Césaire (Les Armes miraculeu?ses, Cadastre, Corps perdu, Ferrements, La Tragédie du Roi Christophe, Une Saison au Congo, Une Tempête, Toussaint Louverture, etc.), devant celles de Paul Niger (Initiation, Les Puissants, Les Grenouilles du Mont Kimbo), de Guy Tirolien (Balles d'or, Feuilles vivantes au matin),de Michèle Lacrosil (Sapotille et le serin d'argile, Cajou, Demain Jab-Herma), d'Edouard Glissant (La Lézarde, Le Quatrième Siècle, Male-mort), de Jacqueline Manicom (Mon examen de blanc, La Graine), de Simone Schwarz-Bart (Pluie et vent sur Télumée Miracle), de Xavier Orville, Daniel Boukman, Maryse Condé, Jeanne Hyvrard, etc. Sans oublier les auteurs en langue créole : ce précurseur que fut Gilbert Gratiant avec Fab' Compè Zicaq (laissons de côté Baudot et Marbot chez qui l'on sent trop la condescendance de l'auteur blanc s'amusant au créole) et surtout Sonny Rupaire (auquel de jeunes auteurs tentent à l'heure actuelle d'emboîter le pas), pour qui le choix de la langue vernaculaire répond au désir essentiel d'exprimer l'âme, les préoccupations, la vie des masses populaires martiniquaises (Cette igname brisée qu'est ma terre natale, ou gran parade, ti cou-baton, 1971)...

Des querelles s'élèvent sur la question du créole langue nationale virtuelle, sur le bilinguisme et le rôle du français. Peu importe : l'essentiel est de voir que des classes autrefois bâillonnées se font désormais entendre, que ce soit en créole ou en français, par la voix bien entendu d'une certaine élite, mais d'une élite plus ou moins issue de leurs rangs. L'important est de constater que des problèmes autrefois tus sont présentement soulevés, qu'une effervescence intellectuelle et culturelle s'est bel et bien substituée au jeu solitaire et désuet des bardes doudouistes d'autrefois.